Chez les p’tits rats (de l’Opéra, bien sûr)

images-copie-69.jpgJe suis une parisienne pure souche, et fière de l’être. Vous pourrez me dire tout ce que vous voudrez, je ne changerai pas d’avis : Paris restera toujours à mes yeux la plus belle ville du monde. Que voulez-vous, je suis d’une fidélité absolue : quand je donne mon coeur, c’est forever… Et pourtant, il me reste tellement de choses à découvrir. Pas forcément les plus cachées d’ailleurs… Quand je pense qu’avant samedi, je n’avais pas foutu les pieds à l’Opéra Garnier, alors même que j’habite à trois stations de métro !!??? Je sais, j’ai honte… Bon, en réalité, j’avais assisté à l’arbre de Noël de Pierre Bérégovoy (c’est dire si ça remonte…) : mais sincèrement, voir Pierre Perret chanter à l’Opéra, ça ne m’a pas plus marquée que ça. Mon seul souvenir de cet après-midi reste un superbe buffet et des guirlandes dorées absolument magnifiques (dont l’une d’entre elles, discrètement subtilisée sous mon manteau, décore encore chaque année le sapin de mes parents…). Inutile de préciser que lorsqu’on m’a proposé une visite guidée des lieux, je n’ai pas hésité. J’allais enfin combler mes lacunes…

 

palais_garnier.jpgDonc samedi matin, flanquée de mon inséparable copine qui aime autant que moi les visites culturelles, me voilà devant le palais Garnier. Le temps de retrouver le groupe et notre guide, et c’est parti. Un bond dans l’histoire… Nous ne sommes plus en 2012 mais à la toute fin du 19ème siècle… La guide nous raconte la belle histoire de ce bâtiment devant lequel je suis passée des centaines de fois, sans imaginer les trésors qu’il cache. Elle nous fait vivre cette société très hiérarchisée, où il fallait se montrer, être vu, sortir à l’Opéra 3 ou 4 fois par semaine. Ces hommes et ces femmes qui allaient parfois jusqu’à s’endetter lourdement pour pouvoir payer leur abonnement à l’Opéra. Ces loges privatives qui étaient comme une extension de leur domicile, où l’on pouvait laisser ses affaires : de quoi boire ou manger, des vêtements, un manteau, un parapluie, des friandises…

 

images-copie-70.jpgElle nous fait découvrir le grand escalier, nous parle des plus pauvres qui payaient leur place une misère et n’avaient accès qu’au « poulailler » (également appelé le paradis), ces sièges situés tout en haut de la salle de spectacle et d’où personne ne pouvait vous voir… Ces pauvres malheureux qui venaient plus pour voir qu’être vus, qui arrivaient plus de trois heures en avance pour avoir la chance de voir arriver tous les autres. Nous sommes en bas des marches du grand escalier, des marches particulièrement basses et profondes, pensées spécifiquement pour que les femmes puissent monter facilement malgré leurs talons et que les hommes aux grands pieds ne soient pas gênés. Car cette montée des marches, c’était Cannes puissance 1000. Un faux pas, une hésitation, pire une chute, et vous voilà la risée de la haute société parisienne pendant des mois. Il fallait se montrer, exhiber ses plus belles robes, fourrures, bijoux… Le hall du grand escalier est un écrin de marbres, de dorures : une scène de lumière pour ces spectateurs qui sont en réalité les vrais acteurs du spectacle qu’était la vie parisienne…

 

images-copie-71.jpgCar on ne venait pas vraiment à l’Opéra pour admirer les danseuses : le spectacle n’était alors qu’un prétexte. Pour preuve, la lumière restait allumée pendant tout le spectacle. Car l’intérêt des soirées à l’Opéra, c’était de voir les autres. Tiens, la baronne Machin est venue sans son mari… Et le comte de truc, qui a-t-il invité dans sa loge ? On imagine aisément le brouhaha qui régnait dans cette salle pourtant majestueuse. Une salle dont la configuration prouve bien que le spectacle était dans la salle ! Car les sièges les plus prisés étaient ceux que la salle pouvait voir, et non ceux qui offraient la plus belle vue sur la scène… Qui a dit que la jet-set et le « bling-bling show-off m’as-tu-vu » étaient le mal du 21ème siècle ? Au 19ème, c’était pire !

 

DSC09272.JPGAujourd’hui, la salle de spectacle n’a rien perdu de sa superbe : avec ses balcons rouges et or, son immense scène, la plus inclinée du monde (pour donner une vraie perspective au corps de ballet) sur laquelle l’Arc de Triomphe tiendrait sans problème, on sent que les arts sont à l’honneur. Une seule surprise : au plafond, entourant l’immense lustre qui illuminait la salle, une grande fresque qui a fait couler beaucoup d’encre. A l’origine, c’était une toile de Leneveu qui habillait cette coupole. Et puis, dans les années 1960, sur l’initiative d’André Malraux, la fresque d’origine a été remplacée par une nouvelle oeuvre absolument épouvantable plus contemporaine de Chagall. Fort heureusement, pour éviter d’avoir un jour à regretter ce changement de décor, la nouvelle coupole est simplement superposée sur l’ancienne. Il est donc toujours possible, éventuellement, de redonner à l’Opéra son apparence d’origine (et la maquette est présentée au public, histoire que vous compreniez bien ce qu’on aurait pu perdre…).

 

DSC09279.JPGLa guide remonte un peu dans le temps : elle nous parle de ce concours qui avait été organisé pour trouver le futur architecte de l’Opéra, des favoris qui avaient perdu face à un petit jeune presque inconnu, un certain Charles Garnier, mid-30’s, qui n’avait à son palmarès que la halle de Beauvais (projet un peu foireux d’ailleurs, ce qui n’était pas pour rassurer les commanditaires, mais un concours, c’est un concours…). Pour le coup, le baron Haussmann (deux s, deux n, please) était dégoûté et a tout fait pour mettre des bâtons dans les roues du p’tit jeunôt, qui ne s’est pas démonté. Mais la tâche n’était pas facile. D’abord, on a commencé par lui réduire son budget images-copie-72.jpgd’un tiers. Pas cool, surtout qu’il avait prévu des matériaux de dingue (oui, la rampe en onyx et marbre vert, c’est très beau, mais j’imagine le trou dans le porte-monnaie)… Mais surtout, le terrain qui avait été dédié au projet était un vrai casse-tête : un bout de terre non seulement avec une forme asymétrique, mais surtout, avec un sol complètement inondé à cause d’une nappe souterraine. Allez Charly, démerde toi avec ça. Et le p’tit Garnier, il a été futé… Il a fait construire sous terre une immense cuve en béton : des pompes ont récupéré l’eau du sol pendant des mois et ont rempli ce réservoir. Et (rappelez-vous un peu vos cours de physique de terminale), la force dégagée par cette grande cuve a repoussé et stabilisé le sol aux alentours. Bref, 8 mois plus tard, le sol était sec et bien stable… Et aujourd’hui encore, il y a sous l’Opéra une grande cuve d’eau très pure, dans laquelle les pompiers s’entraînent à la plongée sous-marine. Et dans cette réserve d’eau, des petits poissons, nourris par les pompiers de Paris, qui attestent de l’excellente pureté de cette eau.

 

images-copie-73.jpgIl faut dire que Garnier avait du génie : il a pensé son Opéra non pas comme un simple lieu fonctionnel de loisirs, mais véritablement comme un haut lieu de la société… A l’entracte, les hommes et les femmes se retrouvaient dans le foyer, véritable petite soeur de la galerie des glaces de Versailles. Une pièce richement décorée, avec des peintures époustouflantes, qui n’était à l’origine réservée qu’aux hommes (z’étaient un peu misogynes à l’époque). Manque de pot, le soir de l’inauguration (le 5 janvier 1875, pour être précise), alors que les mecs étaient en train de crapoter leurs immondes cigares en parlant business sous les ors du grand foyer, v’là-t-y pas qu’une petite nénette se pointe, avec ses copines dans son sillage, et traverse toute la pièce, l’air de rien, pour venir admirer les superbes toiles peintes au plafond. Damned, enfer et damnation, que fait-on les potos ? Réponse : rien. Why ? Because la nénette en question, c’est la reine d’Espagne, alors on fait low profile… Et dans la foulée, toutes les femmes ont voulu venir : c’est comme ça que ces messieurs ont perdu un privilège jamais acquis sur ce lieu sublime. Ouf.

 

DSC09283.jpgBon, et alors, pendant l’entracte, donc, on parlait boulot : la plupart des gros contrats de l’époque se sont certainement conclus dans ce lieu merveilleux : c’était l’époque du chemin de fer, des grands magasins… Mais surtout, le foyer est devenu un vrai site de rencontres matrimoniales. Ah ça, qui aurait pu penser que Garnier était l’ancêtre de Meetic ?! Les mariages s’arrangeaient entre les familles et les futurs épousés se rencontraient à l’Opéra. So chic… A l’époque, la société c’était un peu Dallas (vous savez, « son univers impitoyable ») : une société hiérarchisée, très codifiée… A tel point que le jour de l’inauguration, Garnier n’avait même pas été invité (ce qui nous parait inconcevable était normal pour l’époque : après tout, est-ce que vous invitez votre entrepreneur à votre pendaison de crémaillère ?) ! Oui, celui qui avait conçu et créé ce bâtiment de toutes pièces, réfléchi à chaque détail, n’était même pas sur la guest list et avait dû payer son propre billet ! Il était vraiment dégoûté, le pauvre. Heureusement, dans la salle, il a eu droit à une standing ovation et a même reçu la Légion d’Honneur des propres mains de Mac-Mahon (hé bé, il a bien fait de venir quand même, dis donc !)…

 

L’Opéra regorge encore certainement de mille secrets, dont j’aimerais vous parler pendant des heures. Mais le blabla, c’est insuffisant. Les mots et les photos ne suffisent pas pour raconter ce lieu incroyable, cet univers magique… Pour en savoir plus, une seule solution : allez-y…

 

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15 pensées sur “Chez les p’tits rats (de l’Opéra, bien sûr)”

  1. Lorsque j’étais étudiante, tout le monde se débrouillait pour assister aux cours d’un seul prof de chargé de TD d’archi. J’ai suivi ses cours, et la visite de l’Opéra reste un moment magique dans
    ma tête, plus que celle de la Cour Carrée du Louvre, par justement l’importance de la sociologie dans la construction de ce palais musical. Oui, il peut paraitre kistch, mais sa visite est
    tellement passionnante !

    T’a-t-on parlé des 4 sculptures sur le parvis, et du scandale de l’une d’entre elle ?

    1. On n’a pas parlé de l’extérieur (mais je suis allée voir ça sur Internet ) !

      (tu as trouvé l’intérieur de l’Opéra kitsch ???? moi, pas du tout ! gros coup de coeur pour les plafond en or… Note pour plus tard  : en parler à Chériki pour redécorer le salon…)

  2. ton post fait rêver!  pour moi, c’est incontestablement le plus beau monument de Paris. je me mets à rêver d’y entrer à chaque fois que je passe devant!

     

  3. Merci pour cet article 🙂 Une visite que je pourrais inscrire sur ma liste (déjà longue) de choses à faire quand je viens à Paris (bien trop rarement)… En 1ère place de ma liste il y a les
    passages couverts, je ne connais pas du tout et il parrait que c’est très sympa, si tu cherches une idée de sujet pour ton blog un de ces 4, pense à moi lol

    1. J’ai déjà fait la visite des passage couverts : c’est passionnant !!!! (mais je réalise d’ailleurs que j’ai oublié d’en parler ici !!!!! Shame on me !)

  4. Quoi ? pas un polytechnicien dans les parages pour t’emmener au bal de l’X ?(autrement appellé foire aux volailles). Et si tu ne l’as jamais fait, il faut avoir assisté une fois au démonstrations
    de l’école de danse (pas le défilé, l’autre spectacle). Les danseurs sont magnifiques d’enthousiasme et de technique. Emmène ta filleule dès qu’elle aura 6-7 ans !

    1. Je ne vais peut être pas attendre : dans la mesure où ma filleul (ou mon filleul) n’est pas encore né(e), je ne suis pas sûre de pouvoir attendre si longtemps !!!!

  5. tiens, qqn d’autre a pensé au bal de l’X???? Le plus drôle, c’est qu’il a eu lieu la veille de ta visite, ils sont trop rapides pour tout remettre en état! Sinon, j’adhère totalement à l’idée de
    la schtroumpfette: emmène ta filleule au spectacle de l’école de danse, moi c’est comme ça que j’ai découvert l’opéra, et c’est un de mes souvenirs les plus magiques 🙂 (pour l’histoire c’était
    coppélia, avec Mathieu Ganio, qui entre-temps est devenu étoile)

    1. Effectivement, le bal de l’X a eu lieu la veille. Ce qui a causé d’importants retards car il a fallu nettoyer les restes de la soirée en un temps record et tout remettre en état (mais il restait
      quelques coupettes ici et là, qui avaient échappé à la vigilance du service de nettoyage !)

      Et je sais que tu aimes l’Opéra (et les ballets) : je te rappelle que c’est à cause de toi que je suis dégoûtée A VIE de la Bayadère tellement tu m’as fait regarder ce ballet en K7 vidéo… (tu
      sais, le truc avant le DVD ?)

  6. sans oublier la belle au bois dormant!!! Mais je suis dégoûtée en ce moment, je devais aller voir la bayadère, et je n’ai pas eu de place, quand je pense que Josua Hoffalt a été nommé étoile!

  7. Mado au mieux de sa forme littéraire ! Bravo ! passionant !! Pour compléter cet article je crois que tu peux (si ce n’est déjà fait) regarder l’épisode de la série « Archtectures » consacré à ce
    magnifique édifice. Je vais à Paris bientôt et j’aurais une journée de libre …..il est tout à fait possible que je suive ton conseil …..

    1. Rhoooooooooooooo mais dis-mo… Tant de compliments, ça va me faire rougir !!!!!!

      Je n’ai jamais regardé cette série : je vais regarder ça dès que possible !!!! (et oui, il faut absolument que tu ailles visiter ce monument, c’est un petit bijou !!!!!)

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