Un vendredi soir sur la Terre…

Un vendredi soir sur la Terre...

Ce matin, quand j’ai ouvert les rideaux, le soleil brillait déjà. Le ciel était bleu comme un matin de printemps. Je me suis dit que c’était une belle journée. Et puis je me suis souvenue de l’horreur des dernières heures : comment peut-il faire si beau alors que nous traversons des heures si noires ? Pas la peine de revenir sur ce qui s’est passé ce vendredi 13 novembre : cette date restera certainement gravée dans les mémoires pour de longues années et les événements qui se sont déroulés sont indescriptibles tellement ils sont lâches, abominables et tout simplement insupportables. Pour la génération dont je fais partie, tout cela est un peu une première : jamais nous n’avions été frappés directement par un attentat touchant notre pays, notre ville, nos proches. Bien sûr, il y a eu le 11 septembre : pour la première fois, un attentat aussi horrible était retransmis quasiment en direct à la télévision, et chacun se souvient exactement de ce qu’il était en train de faire lorsqu’il a appris le drame qui venait de se produire. Moi, je jouais au tennis avec ma copine Cha. Rien d’exceptionnel, mais c’est comme ça : c’est gravé comme l’un de ces moments qui vont marquer votre vie pour toujours.

Ce jour-là, comme beaucoup, j’ai passé ma soirée devant ma télévision à regarder encore et encore, pleine d’incrédulité, ces terribles images. Ce 11 septembre, j’ai compris que nos vies ne seraient jamais plus les mêmes. Et puis en janvier dernier, il y a eu l’attentat de Charlie Hebdo : encore des événements épouvantables, effrayants, mais qui semblaient ne chercher à atteindre qu’un journal. Pas des civils pris au hasard. Jusqu’à avant-hier.

Je n’ai pas bien compris ce qui arrivait : j’étais dans mon bain, après une longue semaine de boulot. Envie de ne rien faire d’autre que de barboter dans de l’eau pleine de mousse avec un masque régénérant qui allait me faire rajeunir de 10 ans au bas mot. Gros programme pour la soirée. Cielmonmari avait éteint sa tablette et bouquinait tranquillement. Un vendredi soir plan-plan pour travailleurs éreintés. Et mon téléphone a bippé, message de ma sœur : « On va bien. On est chez des amis ». Je regarde mon écran, un peu étonnée, car je ne comprends pas bien pourquoi ma sœur me donne des nouvelles aussi insignifiantes. Je lui réponds un simple « ? », et reçois en retour « allume ta télé, il y a eu un attentat à côté de chez nous ». Je me précipite dans le salon et découvre l’atrocité qui vient de se produire. Cielmonmari est à côté de moi et nous avons du mal à réaliser.

Premier réflexe : s’assurer que nos proches vont bien. Commence alors une drôle de soirée : pour la première fois, une génération hyper-connectée va vivre en direct un attentat. Nous passons tous notre soirée devant notre poste de télévision, à alterner entre les chaînes d’infos et les éditions spéciales des autres chaînes, qui ont interrompu leurs programmes. Nous envoyons des messages, des « je vais bien, et toi ? », des « où est tu ? »… Nous commentons les chiffres, nous croisons les sources, nous essayons de comprendre. Nous allons sur Facebook, Twitter, Instagram, pour avoir plus d’informations, plus d’éléments. Nous suivons, minute après minute, l’évolution de la situation, en espérant un peu naïvement que tout finira bien.

Pour la première fois, à 1 heure du matin, Facebook a activé le « Safety check » : une sorte d’application permettant aux uns et aux autres de signaler qu’ils sont en sécurité. Une manière de rassurer les proches aussi. Ce 13 novembre, les réseaux sociaux sont devenus une manière de surmonter la situation, d’avoir l’impression de faire quelque chose. Parce que rester seul, devant sa télévision, à attendre, c’est tout simplement insupportable. Mais quoi faire ? Comment agir ? Les réseaux sociaux sont devenus en à peine quelques heures une magnifique vecteur, porteur de solidarité, d’espoir, de soutien. Les profile pictures aux couleurs de notre drapeau ont fleuri, de nouveaux hashtags ont vu le jour : #prayforparis #jesuisparis #unebougepourparis #noussommesunis. La nuit a été courte. Pendant des heures, en boucle, les mêmes témoignages, les mêmes larmes, les mêmes images. Difficile d’aller se coucher tranquillement, alors que tant de nos compatriotes souffrent. Comme beaucoup de parisiens, Cielmonmari et moi, nous n’avons pas beaucoup dormi cette nuit-là.

Nous nous sommes levés tôt, ce samedi matin : tout de suite, nous avons rallumé le poste de télévision, qui est resté allumé de nombreuses heures encore. Impossible de nous détacher de ces images : un peu comme si on se disait qu’à force de les regarder, on allait enfin admettre que tout cela n’est pas un mauvais film mais bien la réalité. Nous avions prévu de faire des courses dans les grands magasins : comme tout le monde, nous avons renoncé à nos projets. Par peur de ce qu’il pourrait se passer. Et puis finalement, Cielmonmari et moi on est quand même sortis, histoire de prendre l’air, de respirer un peu, de se prouver qu’ils n’ont pas totalement gagné et que la vie continue. Ce lundi matin va être difficile : il va falloir se lever comme d’habitude, retourner travailler, reprendre une vie « normale », tout en sachant que rien ne sera plus jamais pareil. Se dire qu’on aimerait faire quelque chose, mais quoi ? Etre solidaires, manifester, faire entendre sa voix, mais concrètement ? Aujourd’hui, je me sens à la fois triste, en colère et inutile. Mais une chose est certaine : je ne veux pas avoir peur. Ça serait leur donner trop de considération.

 

6 pensées sur “Un vendredi soir sur la Terre…”

  1. Tout comme toi… En colère et triste à la fois. Et aucune envie de LEUR montrer ma peur, bien au contraire. Il faut que nous gagnions contre ces fous !!! Des pensées solidaires, en espérant que tous tes proches se portent bien. Hélas pour les autres moins chanceux… Argh… Coeur qui saigne…

  2. Parce qu’en faire tout un plat sur les reseaux sociaux et sur son blog, c;est pas « leur donner trop de consideration » peut-etre ?
    Concretement, vous la « generation hyper-connectee » allez prendre des selfies de votre gueule et y coller un drapeau francais, parler de solidarite-amour-paix une semaine a tout casser et puis passer a une nouvelle « cause a defendre ». Comme si cette revolution de canape etait noble ! C’est seulement un coup de projecteur sur vos egos, ca ne vous coute rien, confortablement avachis dans votre canapé.

    Ceux qui ont perdu des etres chers, qui ont ete touché dans leur chair sont finalement les plus discrets et eux, oui, ils vont s’en souvenir longtemps, tres longtemps. Tu commenteras la derniere couverture de Voici ou tes nouvelles chaussures que leurs blessures n’auront pas encore fini de saigner.

  3. J’aime beaucoup ton texte. Je demeure et travaille en Province et je ne dors plus depuis une semaine. Ex parisienne et assez vieille pour avoir été témoin d’autres attentats, je pense quand même qu’il ne faut pas vivre avec la peur, même si à chaque fois c’est le chaos dans le cerveau.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Time limit is exhausted. Please reload the CAPTCHA.